Lectures Hebdomadaires

La bande dessinée, c'est tout !

« Le processus créatif résulte toujours
d’un emboîtement spontané
qu’on reconstruit après coup.
 »
Frédérik Peeters

Nicolas Moog : la faroucherie et l’iconoclasme

L’intrépide Nicolas Moog, auteur d’Undergournd, L’autre con, La Vengeance du Croc-en-Jambe, En roue libre, Qu’importe la mitraille et Face B (et j’en passe pas mal !), a bien voulu répondre à une interview pour lectureshebdomadaires.com ! De Clowes à Franquin, voici les instincts de Nicolas Moog, tout en faroucherie et iconoclasme !

Qu’est-ce qui t’a conduit à faire de la bande dessinée ?

Certainement, plusieurs raisons ont fait que je me retrouve auteur de bande dessinée.

La première, c’est que j’ai grandi au milieu de livres de bande dessinée, de revues de bande dessinée, de romans noirs et de 33 tours de jazz, dont mon père était grand amateur et qu’il collectionnait. J’imagine que ça a aidé. Très tôt, il m’a fait lire Spirou, Gaston,

Tintin, les grands classiques franco-belges, tout en me mettant en mains les Hauts de page de Yann & Conrad par exemple, ou Bidouille & Violette de Hislaire, des choses moins évidentes donc. À 14 ans il me faisait lire Jean-Patrick Manchette, et à 16 il m’offrait Éloge de la poussière de Baudoin à L’Association (et bien d’autres choses, mais ces titres-ci m’ont marqué au point que je me souvienne avec clarté de ces instants précis).

 

La deuxième raison c’est que par d’autres biais j’ai écouté les Béruriers Noirs, adolescent, et toute une tripotée de groupes à sympathies libertaires, et très vite j’ai décidé de ne jamais travailler et de ne jamais vivre une vie normée.

La troisième c’est que depuis l’enfance je prends plaisir à dessiner et à écrire des histoires.

Tu es autodidacte ? Comment as-tu appris le dessin ?

J’ai commencé à dessiner comme tout le monde, quand j’étais enfant. Mais j’ai surtout beaucoup lu, et je pense que c’est la passion pour la bande dessinée qui m’a fait continuer coûte que coûte. Et j’étais fasciné par la question « il y a des types derrière ces bandes dessinées, c’est génial, ils passent leur vie à raconter des histoires, qui sont-ils? » et l’animation dans les pages de Spirou me rendait dingue aussi. Les dessous du journal. Et il y a cette histoire incroyable dans un Natacha… Je ne l’ai pas sous la main mais je crois que c’est la seconde histoire du septième album. Dans cette histoire, l’avion dans lequel bosse Natacha trimballe tous les auteurs de Spirou vers un festival, il se fait détourner par des pirates de l’air qui emmènent les dessinateurs sur une île, puis ils sont kidnappés par un bourgeois qui va les forcer à faire un album inédit pour ses filles qui sont fans de bande dessinée. Ce genre de mise en abyme me mettait dans tous mes états !

Arrivé à l’adolescence, c’est toute la scène que constituait L’Association, Chacal Puant, Jade, Les Requins marteaux, etc… qui m’a emporté. C’était des collectifs qui mettaient souvent en scène leurs histoires de collectifs.

Bref, ce que je veux dire c’est que c’est la prétention de faire de la bande dessinée et d’être publié qui m’a fait continuer, plus que l’envie de dessiner pour dessiner. J’en ai vraiment bavé avant de trouver mon dessin, vaguement potable, mais avec un dessin vaguement potable et une bonne histoire, on peut y arriver.

Quelles sont tes influences ?

Mes influences sont multiples : le jazz révolutionnaire de Charles Mingus, la littérature de Dashiel Hammett et ses personnages incorruptibles, l’esprit d’André Franquin, le parfum de mesquite mouillé dans le désert de Sonora après les orages d’été, le goût de la tequila dans la gorge, les fantomatiques enregistrements des années 30 du banjoïste américain Dock Boggs, la précision littéraire de Jean-Patrick Manchette et son génie, le programme politique de Pancho Villa, les bandes dessinées de Matthias Lehmann, la correspondance de Calamity Jane, le livre David Boring de Daniel Clowes, et plein d’autres trucs…

Question plus difficile : selon toi, quelle est ton influence ?
Es-tu déjà entré dans une librairie, regardant un album, pour
te dire, « tiens, ça ressemble à ce que je fais… » ?

Je crois que je n’ai jamais influencé aucune jeune autrice ou jeune auteur.
Je ne serais pas contre l’idée, mais il faut bien reconnaître que ça n’est pas arrivé.

Ces derniers temps, et je crois que c’est plus de l’opportunisme qu’une histoire d’influence plus ou moins mal digérée, je suis atterré de voir la colonie de copieurs du système que Fabcaro a développé avec Zaï zaï zaï zaï. À ce stade ce n’est plus de l’influence, mais du vol.

Tu es également musicien, dans quelle mesure (et comment) la musique pourrait-elle influencer ton dessin ? Et vice versa ?

Je ne sais pas si la musique influence mon dessin. Elle influence certainement mon écriture mais pas le dessin. Ce sont mes différentes lectures qui ont forgé mon style (si on peut parler de style, si j’en ai un il n’est pas très original ou débridé hein, je reste dans les carcans classiques du franco-belge, je fais ce que je peux).
Un auteur que j’aime beaucoup et que j’ai beaucoup lu, c’est Matt Konture. Il n’est que trop peu cité à mon goût, mais il a eu une grande influence sur quelques camarades (Matthias Lehmann ou Pierre Maurel) et moi-même.

Ses récits autobiographiques sont absolument incroyables. La liberté de sont trait m’a vraiment influencé, dans le genre petites hachures de malade, et sa mise à nu dans Krokrodile Comix II m’émouvait aux larmes.
Konture revendique l’improvisation dans le dessin, et moi je n’y suis jamais arrivé, ça ne m’intéresse pas (alors que j’adore le jazz ou le free jazz). Je fais mon découpage, ou ma mise en place, et ensuite je dessine.
Pour le vice versa, il y a peut-être plus une relation; s’il s’agit d’écrire une chanson, j’en ai fait quelques unes, mon but est de d’écrire de manière impressionniste : des petites touches, simples et sèches, qui mises bout à bout racontent quelque chose.
Une bonne chanson doit pour moi être pleine d’ellipses, et ces ellipses sont indispensables en bande dessinée.

De quelle façons élabores-tu tes planches ?
Comment ordonnes-tu la création ?
De l’idée à la planche finalisée ?
Comment sais-tu ou ressens-tu, que ta planche est terminée ?

Je commence par écrire des bribes de dialogues et un texte récitatif qui la plupart du temps ne figurera pas dans la planche. Ensuite je fais un découpage minimaliste en tout petit dans un carnet A5 pour préciser le mouvement et le trajet des personnages, puis je reprends tous les textes finaux plusieurs fois jusqu’à que ce soit parfaitement à mon goût puis je fais un rough grossier au format; enfin je reprends tout au propre au crayon bleu, je lettre et je reprends le crayonné au pinceau.
C’est long et fastidieux.

Si je dessine pour Spirou, je sais vite quand la planche est terminée. J’adopte un trait en rondeur, sans charger les planches de noir, il me suffit de correctement reprendre mon crayonné à l’encre et de le faire le plus soigneusement possible sans toutefois négliger un certain mouvement.

Quand je planche pour La Revue dessinée, j’utilise beaucoup de documentation et de photos, alors j’essaie d’en tirer le suc le plus intelligemment possible ; là c’est plus compliqué de savoir quand il faut arrêter et si je n’en ai pas trop fait.

Pour le livre sur lequel je travaille actuellement pour 6 Pieds Sous Terre et qui est une autobiographie malade, le dessin est plus fourni en petites hachures pour donner des effets de lumière plus ou moins angoissants, je ne sais jamais quand il faut que j’arrête de noircir et souvent je me trompe.

Quel est ton avis sur la place de la bande dessinée ?
En France ? En Belgique ? Dans le monde ?

Je ne crois pas avoir de point de vue là-dessus, à vrai dire je n’y ai jamais réfléchi. Je peux dire qu’en France le circuit du livre est totalement absurde, que la plupart des auteurs vivent sous le seuil de pauvreté en bossant 12 heures par jour, et que la plupart de mes amis dans le métier galèrent franchement. Dans les médias on ne parle de bande dessinée seulement lors de la grande messe d’Angoulême ou si un blockbuster paraît deux ou trois fois l’an. Il n’y a plus de revues spécialisées, on regrette Les Cahiers de la BD, époque Groensteen, ou l’excellente revue L’Éprouvette

Quel est ton avis sur la place des femmes dans la BD ?
En tant qu’autrices ? En tant que personnages ?

Je pense que les jeux de pouvoir et la dictature du patriarcat touchent évidemment le milieu de la bande dessinée et que les autrices en pâtissent malheureusement. Sous des atours « cool et détendu »ce milieu reconduit les mêmes inégalités qu’ailleurs dans la société et je ne vois qu’une solution à cela, pendre le dernier capitaliste avec les tripes du dernier misogyne !

Avec près d’une vingtaine d’albums à ton actif, de nombreuses contributions à La Revue Dessinée et à Spirou, c’est quoi l’avenir ? Des suites ? De nouveaux projets ?

Les projets sont : continuer à travailler pour Spirou, qui est une aire de jeu merveilleuse, terminer le livre que je travaille pour 6 Pieds Sous Terre et qui s’intitule La Fuite, et entamer ensuite de nouvelles aventures, on a quelques idées.



Le prochain album de Nicolas Moog, La Fuite, sort chez 6 Pieds Sous Terre le 17 février 2022.

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